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« À La Poste, c’est ferme ta gueule et pédale », balance une postière. Dans le ballon des Vosges, en Alsace, les facteurs tirent la langue. Si le relief leur coupe les jambes, l’organisation du travail les achève. Stress, heures sup à gogo, sentiment de dévalorisation  : depuis la mise en place des réorganisations « facteur d’avenir » en 2006-2007 dans la région vallonnée, le malaise s’enracine. Car l’Alsace est la région pionnière, un laboratoire dans lequel certaines expériences tournent parfois mal. Dans le Haut-Rhin, les facteurs et la CGT tirent la sonnette d’alarme.


Wesserling. 
« Il avait dit qu’il n’en pouvait plus. »


À Wesserling, les facteurs ont pris un coup sur la casquette. Ce bureau rural coincé entre une voie ferrée et la route, un peu isolé, au pied des Vosges, a fait tristement parler de lui. Un de ses postiers s’est suicidé le 20 mai. Un jeune homme fragile, pour qui le travail était le centre de sa vie. D’après ses collègues, il avait été bouleversé par les modifications successives du travail. C’est en septembre 2009 qu’une nouvelle réorganisation s’opère à Wesserling. Trois tournées de courrier sont supprimées. Ces tournées sont découpées en parties « sécables » qui viennent se rajouter aux tournées des autres facteurs, le lundi et le mardi. Dans son jardin, Sonia [1] baisse la voix pour évoquer son collègue  : « Il était très fatigué, il n’arrivait plus à se concentrer pour trier les lettres. Ça le rendait fou. En mai, il y avait un boulot de dingue, on lui avait encore rajouté des bouts de tournée. Il avait dit qu’il n’en pouvait plus, il avait parlé du suicide. » Peu avant, une autre collègue avait déjà tenté de mettre fin à ses jours. « Sa tournée avait été supprimée. Elle s’était tapé sept tournées différentes en deux mois. En plus, on a essayé de lui faire croire qu’elle avait accepté cette situation, alors qu’on l’avait mise devant le fait accompli  ! »


Wesserling. « Le dernier jour de ma tournée, les gens pleuraient. »


Le quotidien à Wesserling relève de l’impossible. Assise en face de Sonia, Claire, elle aussi factrice, raconte, les mains serrées. Le déchargement du camion de courrier tous les matins à 7 heures, puis son classement, à une cadence folle. Un nouveau casier de tri est censé faire gagner du temps aux facteurs. « Mais personne ne remarque la différence. » Ensuite, le départ en tournée se fait entre 9 heures et 9 h 45 pour revenir au bureau à 13 h 08 pétantes. « Impossible de prendre les 20 minutes de pause pour manger, sinon on est trop à la bourre », souffle Claire. Toute la journée est chronométrée. « Par exemple, un recommandé doit être distribué en une minute et trente secondes, constate Éric Muller, secrétaire de la FAPT-CGT dans le Haut-Rhin. Qui a calculé ça  ? » Personne n’arrive à finir dans les temps. Dur à accepter quand on a plus de vingt ans d’expérience. « Quand il est 13 h 15 et que tu vois que tu n’as toujours pas fini la moitié du village, tu te dis putain, je suis nulle, je ne comprends pas pourquoi je n’y arrive pas », s’énerve Sonia.

Avec les réorganisations, Sonia a perdu la tournée qu’elle faisait depuis plus de dix ans. « Les gens m’invitaient au baptême, au mariage. Le dernier jour de ma tournée, ils pleuraient dans la rue. Moi aussi. Certains m’ont même suivie en voiture pour me raccompagner. » Sonia récolte ensuite une nouvelle tournée. Deux jours de formation pour mémoriser 1 500 foyers. Pour s’y retrouver, elle fait le trajet avec un plan sur les genoux en conduisant sur les routes sinueuses et, certains jours, elle finit à 19 heures, exténuée. Le tout, six jours sur sept. « Les gens reviennent sur leurs jours de congés quand il y a des absences. On a tellement la tête dans le guidon qu’on ne sait pas combien d’heures on a à rattraper. » À Wesserling, 1 700 heures sup ont été comptabilisées depuis septembre, d’après le syndicat.


Rixheim. 
« C’est la fin 
du facteur titulaire de sa tournée. »


« Ça doit être galère pour les facteurs », imagine Éric Muller, en conduisant de la route en travaux qui mène à Rixheim, commune de la banlieue de Mulhouse. Partout, des tranchées sont creusées sur la chaussée. Le bureau de Rixheim a été choisi pour être le lieu test d’une organisation plus flexible du travail. Un cran au-dessus du bureau de Wesserling. À l’arrivée, l’ambiance est pesante. Le directeur d’établissement de Mulhouse a convoqué les facteurs pour une réunion de communication. À la sortie, les mines sont tendues. Les langues des postiers, comme coupées. Durant cette réunion, le directeur leur a conseillé de « ne pas tenir de propos virulents sur La Poste ». Après son départ, timidement, les facteurs sortent du bureau et se livrent. En pesant bien chaque mot, « par peur des représailles ». « La Poste, c’est un peu comme l’armée, on jure fidélité, décrypte Éric Muller. Parce que, en tant que facteur, on incarne le service public. » À Rixheim, le travail est dégradé. Depuis le 20 avril, La Poste leur « propose » un deal pour faire passer la pilule d’une flexibilité accrue. « On nous a dit qu’on était un bureau test, soit on l’accepte, soit une tournée est supprimée », explique Brigitte, derrière le bureau, en plein soleil. Les modalités de ce test sont étonnantes. « Il s’agit d’adapter le nombre de facteurs présents en fonction du courrier, poursuit Brigitte. Mais on ne peut pas prévoir à l’avance. » Ce système est tellement bien pensé qu’il est inapplicable dans les conditions actuelles  ! « On n’est pas assez nombreux, acquiesce Jacques. Le courrier augmente et ne diminue pas comme la direction le prédit. » Pour lui, l’objectif à terme est clair  : « C’est la fin du facteur titulaire de sa tournée. » Pourquoi Rixheim  ? « Il y a une équipe soudée, une bonne ambiance », avance-t-il encore. « Il n’y a pas trop d’agitation syndicale, c’est pour cela que l’Alsace est le territoire test favori de La Poste », renchérit Éric Muller. Par la suite, la direction annoncera le report du test. Les facteurs s’éclipsent ensuite pour distribuer le courrier. L’une d’entre elles tangue sur son scooter chargé de près de 35 kg de courrier. Benjamin, un autre postier, est blasé. « Même les clients s’aperçoivent des problèmes. Ils nous croient en vacances si quelqu’un d’autre fait notre tournée. Et quand on passe trop tard, ils râlent  ! »


Ribeauvillé. 
« On n’a plus du tout ce côté humain avec les clients. »


Valérie, facteur d’équipe, a passé un cap difficile. Pour cette « remplaçante de luxe », qui connaît de nombreuses tournées par cœur, le passage du bureau de Kaysersberg à Ribeauvillé, en novembre 2009, a été mal vécu. Épargnée jusque-là par les réorganisations, elle a découvert la flexibilité. « On subit complètement les horaires, on a plus du tout ce côté humain avec les clients, soupire la jeune femme blonde. Si tu commences à discuter, c’est foutu, tu sais que tu ne reviendras pas à l’heure. Quand une mamie a du mal à se déplacer, et qu’on doit mettre 1 minute 30 pour un recommandé, c’est impossible  ! » Seule avec ses deux enfants, elle n’assure plus l’intérim à la maison. « Je m’endormais sur leur lit, le soir, en leur lisant une histoire. » Elle refuse aussi les dérives du statut de facteur d’équipe. « On me faisait comprendre que je devais diriger les facteurs, mais ce n’est pas le but de ce poste  ! » Syndiquée CGT, elle dénonce la longueur des tournées. Ce qui n’arrange pas ses affaires. « Je devais passer facteur qualité, le grade au-dessus. Mais ils ont désigné quelqu’un d’autre… » Elle sombre dans la déprime. Avant d’obtenir une mutation pour Colmar. Rassurée, elle confie dormir de nouveau la nuit.


Wesserling. 
« On est dans 
le déni total de
ce qui se passe  ! »


« Maintenant, faut qu’on arrête de nous prendre pour des cons  ! » tranche Sonia. Après le suicide du postier à Wesserling, La Poste commence à s’affoler. À la suite d’un article paru dans la presse locale, les facteurs voient débouler le directeur d’établissement, furax de la médiatisation de cette histoire. « Il est arrivé, hystérique, en demandant qui cautionnait ou dénonçait l’article  ! » explique Claire. Choqués par le suicide, les facteurs sont « scotchés » par sa réaction. Ils écrivent une lettre à la direction régionale du courrier. Huit d’entre eux la signent sur les dix-sept agents. Le 25 mai, une assistante sociale leur rend visite. « Elle nous a dit que le travail ne représentait qu’un tiers de notre vie, ironise Sonia. Moi j’aimerais bien savoir ce qui avait été fait avant. » À la suite de cette réunion, des consultations de soutien psychologique dans un hôpital voisin sont prévues. Le vendredi 4 juin, un CHSCT (comité d’hygiène de sécurité et des conditions de travail) est organisé pour discuter des multiples heures sup. « On avait demandé à avoir un CHSCT extraordinaire sur le suicide, cela a été refusé », explique Patrick Hoernlé, responsable CGT du sud du Haut-Rhin. Au final, la direction a seulement accepté d’évoquer le paiement des heures. « On est dans le déni total de ce qui se passe  ! » constate Sonia. « Au CHSCT, il n’est pas possible de lancer de droit d’alerte, comme dans le privé. Aucun inspecteur du travail n’a pour l’instant mis un pied dans un bureau en Alsace », précise Éric Muller. Contactés par l’Humanité, le directeur départemental, la direction régionale du courrier d’Alsace, la direction nationale de La Poste ont refusé de répondre à nos questions. Mais aux postiers, selon Sonia, les dirigeants locaux de l’ex-service public des PTT ont déjà promis la semaine dernière  : « Cet été, il va falloir travailler encore plus dur  ! »

 

 Cécile Rousseau .

 


Tag(s) : #INFOS SYNDICALES

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